Apr 25, 2007

LE SANGLIER DE RUE


SINGULIER ? LE SANGLIER DE RUE
Clara Agustoni/CAF
Service archéologique de l'Etat de Fribourg
Planche-Supérieure 13
1700 FRIBOURG
agustonic@fr.ch



Etrange et fortuite découverte du siècle passé, le bronze de Rue a tout de suite attiré le regard des savants de l'époque et continue de solliciter la curiosité de ceux qui l'observent aujourd'hui.



Trouvé à Rue il y a près d'un siècle, le petit sanglier en bronze soulève un certain nombre d'interrogations, dont témoignent les premiers chroniqueurs comme les études plus récentes. Cependant, les explications que les savants ont avancées ne paraissent pas toujours satisfaisantes .
A mon tour, je me suis trouvée confrontée à cette problématique vaste et complexe, qui touche à la compréhension générale de l'objet, à sa technique de fabrication, à sa fonction et à sa datation. J'ai opté pour une approche diversifiée et pluridisciplinaire qui m'a amenée à montrer le petit sanglier à des spécialistes de différents domaines, dans le but de mieux saisir la trouvaille archéologique. La statuette a été soumise entre autres à des analyses physiques, au regard attentif d'un bronzier, aux réflexions d'un garde-chasse.

Données techniques

Le sanglier de Rue est une figurine en bronze, coulée à la cire perdue, en une seule pièce ("fiche technique"). De fines reprises au ciseau dessinent çà et là le pelage dense et touffu de l'animal, témoignant d'un travail soigné et précis. L'artisan-artiste a eu recours à la lime pour les finitions des deux anneaux qui se trouvent sur la croupe et sur l'arrière-train; le bout du sabot antérieur droit semble avoir subi le même traitement, mais vraisemblablement à une époque récente. Les pattes de devant, légèrement "de travers", doivent apparemment leur forme à un défaut de moulage déjà présent dans le modèle en cire. Les deux trous visibles l'un derrière l'oreille droite, l'autre à l'emplacement probable de la queue, sont des cassures anciennes peut-être consécutives à des défauts de coulée (points faibles). Quant au tube qui se trouve sous le ventre de l'animal, c'est certainement un ajout postérieur, sans que l'on puisse en préciser l'époque (cf. encart analyses). Les deux petites perforations dans les oreilles ne semblent pas anciennes, tout comme celles sous les pattes.
Abstraction faite des deux cassures susmentionnées et de la perte de l'œil gauche, le droit ne subsistant qu'en partie, l'état de conservation de la statuette est bon. La belle patine brune qui recouvre localement la surface pourrait être d'origine. En revanche, celle de couleur verte avait éveillé les soupçons quant à son ancienneté (cf. encart analyses).
En mars 1921, le Musée National a chargé M. H. Schmied de faire une copie de l'objet, probablement en plâtre .


"Le porc qui vit seul"
Telle est en effet la signification du terme "sanglier", du latin "singularis [porcus]". Du porc, il a la silhouette mais pas les dimensions, car il est plus massif et plus vigoureux que son "cousin" domestique. Le sanglier se différencie du cochon par une tête plus grande et allongée, ainsi que par un pelage hirsute constitué de poils raides (soies), de couleur allant du gris au noir, qui en hiver devient une toison dense et laineuse.
Les canines propres aux bêtes adultes, poussent tout au long de leur vie et pour les mâles on distingue les défenses (canines inférieures) des grès (canines supérieures). Elles sont considérées comme des trophées par les chasseurs qui les appellent "armes", leur longueur et leur beauté étant motif de fierté. Il est intéressant de constater, à ce propos, que les flancs de l'animal sont protégés par une plaque de cartilage pouvant atteindre 6 cm d'épaisseur, nommée "armure".
Ces suidés, dont les mâles sont appelés verrats et les femelles laies, vivent en harde, c'est-à-dire en cercles familiaux au sein desquels n'est toléré aucun membre étranger. A la tête du groupe, on trouve la laie la plus âgée qui détient l'autorité. L'âge de l'animal permet non seulement d'établir une hiérarchie à l'intérieur d'une société que l'on pourrait définir de type matriarcal, mais aussi de distinguer les différentes périodes de sa vie. Les petits sont nommés marcassins (sans distinction de sexe) jusqu'à quatre mois, puis bêtes rousses jusqu'à une année; de un à deux ans, ce sont des bêtes de compagnie ou bêtes noires, et les mâles s'appellent ragotins. Ensuite, toujours pour les mâles, on reconnaît les ragots (2-3 ans), les tiers ans (3-4 ans), les quartaniers (4-5 ans), les vieux sangliers (5-6 ans) et les grands vieux sangliers (de plus de 6 ans). Par "solitaire" on désigne un vieux sanglier qui vit à l'écart du groupe.
La forêt constitue l'habitat typique de ces suidés qui peuvent aussi établir leur bauge dans des maquis ou des halliers, et en tous les cas à proximité de l'eau. Omnivores, ils se nourrissent en particulier de glands et de fruits, de champignons, de châtaignes, de racines et de tubercules qu'ils recherchent en labourant la terre avec le boutoir, provoquant ainsi d'importants dégâts.
Les épaisses forêts de l'Europe antique assuraient refuge et nourriture à cette race qui devait être particulièrement abondante, si l'on considère la quantité de représentations figurées. Dans le monde latin, les textes littéraires concernant le sanglier sont nombreux, de même que les légendes, les proverbes et les locutions populaires. Bête de chasse par excellence, le sanglier est un gibier recherché, comme en témoignent les ossements et les défenses retrouvés dans les fouilles. Poursuivi à pied ou à cheval, souvent à l'aide d'une meute de chiens le rabattant vers une ligne de filets, il est ensuite achevé à l'épieu ou à la lance, voire la hache, le trident, la massue ou le javelot. Sa mise à mort requiert un face à face redoutable même pour les chasseurs les plus courageux: la violence de ses assauts, soudains et impétueux, oblige ses traqueurs à l'affronter l'arme au poing. Alors, les accidents parfois mortels, ne sont pas rares.
Dessin: C. Demarmels

Description

Le sanglier est représenté assis, les pattes arrière cachées sous le ventre, la hure légèrement rejetée en arrière et le groin relevé. La gueule ouverte montre les défenses et les grès, ainsi que la langue. La touffe de poils hirsute entre les écoutes indique l'amorce de la crinière juste redressée, également visible sur l'épine dorsale. Les pieds antérieurs, bien dessinés, montrent les pinces et les ergots; les pattes arrière sont rendues de façon plutôt schématique, tout comme les parties sexuelles, toutefois suffisamment représentatives de la masculinité de l'animal. La position de l'arrière-train, légèrement surélevé par rapport à la partie antérieure, et la surface lisse et plane de sa base suggèrent un socle incliné ou irrégulier. On imagine volontiers un rocher. Des mèches denses et fournies figurent l'épaisse bourre qui recouvre l'animal à certaines périodes de l'année. Les orbites peu profondes contenaient chacune une inclusion. La couleur rouge de l'œil conservé ne correspond pas à la réalité, mais symbolise vraisemblablement la sauvagerie et la fierté de la bête. Mis à part cette particularité qui semble traduire un trait littéraire bien attesté dans l'Antiquité , la figurine affiche un réalisme impressionnant. L'animal est rendu avec une multitude de détails minutieusement dessinés, témoignant d'une connaissance approfondie du sujet. Sa posture, quoique connue, est inhabituelle pour un sanglier: il n'est pas au repos, mais prêt à bondir, voire à assaillir. Le pelage touffu et abondant correspond au manteau d'hiver, et les mèches pourraient être le résultat de la souillure. Le boutoir à peine retroussé sur la gueule ouverte, l'animal semble grogner puissamment. Tout indique la bête adulte qui, apparemment attaquée, manifeste sa puissance dans un dernier cri, le poil hérissé et l'œil injecté de sang...

Comparaisons stylistiques et datation

L'iconographie et la posture de la statuette de Rue interpellent par leur originalité. Le "curieux spécimen d’art romain ou gallo-romain" attire les regards et suscite les commentaires. Tous ceux qui se sont penchés sur la question s'accordent à dire que ce n’est pas un véritable sanglier gaulois; mais rares sont ceux qui osent proposer une datation et affirmer que "le sanglier de Rue est une pièce gallo-romaine fabriquée au IIIme ou au IVme siècle de notre ère" .

Son aspect renvoie au style romain, aussi bien par la manière naturaliste de traiter le sujet que par sa facture ou encore par l'attitude de l'animal. L'exemplaire fribourgeois ne trouve en effet pas sa place dans l'univers figuratif celtique qui a développé une imagerie à la fois schématisée et très typée. Reproduit dans toutes sortes de matériau, le sanglier de l'époque celtique est debout, à l'arrêt et fermement campé sur ses pattes, la hure légèrement allongée et relevée, la crinière souvent hérissée. On le retrouve ainsi représenté sur les casques et les enseignes, les bas-reliefs et les monnaies, sans oublier la multitude de statues et d'ex-voto découverts un peu partout.
La statuaire de l'époque romaine offre d’autres modèles . L'animal est assis, mais l'arrière-train est légèrement décalé par rapport au reste du corps, les pattes de côté; le pelage est dessiné par des mèches ou des virgules; la hure parfois penchant sur un côté, il a la gueule entrouverte découvrant les défenses, et les poils de la crinière hérissés. L'ensemble, quoique riche de détails réels, n'est par forcément réaliste: la position correspond à celle de la bête au repos, alors que la crinière dressée indique normalement l'agressivité de l'animal!
Quoi qu'il en soit, ces parallèles sont saisissants et évoquent bien un style typique auquel on peut rattacher le petit bronze de Rue. La comparaison avec d’autres représentations de ce type, permet de nuancer la seule datation proposée à ce jour et de la ramener au plus tard au IIIe siècle .

La découverte et les premières réactions

La Liberté de jeudi 24 novembre 1910 relate pour la première fois l'annonce de la découverte faite "par M. Maillard, au mois de mai dernier, d'un sanglier en bronze, à 1 m. 50 de profondeur, au bord de la Broye, au-dessous de Rue". La notice fit rapidement le tour des sociétés savantes, et de grands noms du monde académique de l'époque s'intéressèrent à la trouvaille, aussi bien en Suisse qu'à l'étranger. L'attention des spécialistes était attirée par l'aspect et par la datation de l'objet et, plus encore, par sa fonction. La plupart des observations portaient sur les deux anneaux qu'on expliquait comme étant destinés à suspendre la statuette. Dès lors on a cru y reconnaître un vase ou une lampe à huile "dont la mèche aurait passé par le boutoir largement ouvert" .
En 1911, l'abbé Marius Besson, futur évêque du diocèse, publie une étude de la pièce, accompagnée de quatre clichés. Survolant intentionnellement les polémiques et les mystères qui entouraient la découverte, il décrit l'objet et analyse les différentes propositions d'utilisation. L'observation attentive du bronze qu'il a enfin pu voir lui permet, après une évaluation critique de chaque suggestion, d'écarter les premières hypothèses et de proposer, non sans une certaine prudence, un motif de fontaine ("le tube, dans ce cas, semblerait trop mince"), une enseigne militaire ("le conduit qui traverse la bas du corps aurait servi à fixer l'animal sur une hampe") ou un ex-voto. Cette dernière conjecture lui semble la plus probable, comme à d'autres avant lui .

Mais l'histoire se complique. Après avoir été troquée contre une poupée, la statuette a changé de propriétaire et les événements semblent se précipiter. Le nouveau détenteur veut absolument la vendre et la propose à divers musées. Le prix est élevé. Un litige s'en suit, traité par M. E. Dupraz, avocat à Romont et propriétaire du terrain sur lequel a été trouvé le bronze. L'objet est alors mis sous séquestre dans la collégiale du chef-lieu jusqu'à ce que l'intervention du chanoine Peissard et la générosité de Me Dupraz permettent enfin au petit sanglier d'entrer dans les collections du Musée d'Art et d'Histoire de Fribourg, en 1911.

Fonction de l'objet

Aux différentes hypothèses d'utilisation déjà mentionnées, de nouvelles sont venues s'ajouter au fil des ans, sans qu'aucune n'ait pu s'imposer par des arguments convaincants. Les interprétations se basent sur l'aspect global de la statuette et sur deux traits particuliers, étrangers au sujet représenté, les anneaux et le tube. Il est intéressant d'observer que, si les deux anneaux de suspension sont d'origine, le petit tube inséré dans le ventre de l'animal consiste très certainement en un ajout postérieur à la fabrication et représente vraisemblablement un changement d'utilisation. Or, les conjectures formulées tendent à justifier la présence des uns ou de l'autre, sans pouvoir jamais les expliquer en même temps .

L'élément de fontaine et l'enseigne militaire ont été suggérés à cause de la présence du petit tuyau qui aurait servi dans le premier cas à assurer le passage de l'eau et, dans le second, à fixer l'objet sur une hampe.
Un groupe en bronze trouvé dans le jardin de la Casa del Citarista à Pompéi illustre parfaitement le premier propos. Il s'agit de deux chiens attaquant un sanglier, dans la gueule duquel se trouve un tuyau . Un autre petit sanglier en bronze, conservé au Musée archéologique de Venise, offre une comparaison frappante , et les analyses récentes ont mis en évidence un petit tuyau et des incrustations de calcaire dans la gueule de notre animal (cf. encart analyses). Cependant, les examens effectués et une observation critique de la pièce incitent à la prudence. L'absence d'une relation directe entre les deux conduits, la médiocre qualité de la soudure du tube greffé dans le ventre et plus encore les deux cassures considérées comme anciennes représentent autant d'obstacles au passage de l'eau qui devait se faire avec une certaine pression à l'intérieur de la statuette.
Quant à l'hypothèse de l'enseigne militaire, quoique séduisante, elle demeure irrecevable. Le sujet représenté est en effet trop petit et trop lourd pour être exhibé au bout d'une hampe comme signe de ralliement! Les exemples connus montrent des animaux d'assez grande dimension, debout sur leurs pattes raides, la crinière hérissée, manifestant leur puissance. Ils sont habituellement en tôle de bronze ou de laiton, matière à la fois légère et brillante, et rendus de façon plutôt schématique, ne nécessitant pas de beaucoup de détails anatomiques . Le sanglier de Rue ne répond pas à ces critères et on imagine mal sa réutilisation dans ce but.

Pour expliquer les anneaux, on a proposé de voir dans notre statuette une lampe, un poids de balance, une amulette ou un ex-voto, puisque ces objets peuvent être suspendus. Des exemples sont connus pour chaque cas.
La fonction de lampe me paraît compromise car le corps de l'animal, bien que creux, ne convient pas à un réservoir à huile et le groin, malgré la gueule ouverte, n'est pas adapté à accueillir une mèche.
La même observation permet d'écarter la proposition de poids de balance, puisque, dans son ensemble, la statuette ne s'apparente pas aux formes connues, qui comportent habituellement un seul anneau de suspension, même lorsque le sujet représenté est identique. Qui plus est, le poids de la statuette ne correspond pas à une unité pondérale définie.
Quant à l'ex-voto, l'hypothèse est bien discutée par Héron de Villefosse qui, fort de son interprétation, l'étaye avec moult et savantes considérations et conclut à une offrande suspendue (sans distinction entre l'amulette et l'ex-voto), peut-être consacrée par un soldat gaulois. Il cite à ce propos l'exemple du soi-disant trésor de Neuvy-en-Suillas, un ensemble d'une trentaine d'objets en bronze parmi lesquels figurent plusieurs sangliers . La comparaison est saisissante. Cependant, les deux anneaux sur le bronze de Rue indiquent seulement qu'il pouvait être suspendu ou attaché et aucun élément ne permet d'affirmer son caractère sacré. On sait en effet qu'un objet devient votif lorsqu'une dédicace le consacre à une divinité et qu'on le retrouve dans un dépôt votif, un laraire, un temple, une source sacrée, etc. Malheureusement le sanglier de Rue est une trouvaille isolée dépourvue de contexte archéologique.
Malgré cela, dans l'état actuel de nos connaissances et à défaut d'autres interprétations plausibles, cette dernière conjecture reste la plus probable. La mention de la source à proximité de laquelle il été trouvé pourrait venir appuyer cette thèse.

Les énigmes du sanglier de Rue

Plusieurs éléments ont contribué à créer, voire à entretenir, une aura de mystère qui enveloppe le petit sanglier de Rue. Pourtant il est possible aujourd'hui d'en expliquer quelques-uns. La science y est certes pour beaucoup, mais ce sont tout d'abord les méthodes d'étude qui ont changé, donnant lieu à une approche pluridisciplinaire et plus scientifique qu'autrefois. Le bel objet devient objet d'études et d'analyses, c'est-à-dire sujet de recherche.
Parmi toutes les réflexions que ce "singularis porcus" suscite, demeure intacte l'image d'une statuette faisant probablement partie d'un groupe votif, de style (si ce n'est d'époque) romain: un sanglier accroupi, peut-être autrefois sur un rocher, dont les traits sont tellement réalistes qu'on le sait mâle, adulte de deux ans au moins, avec son manteau d'hiver et visiblement agressé. On le devine aux abois, acculé dans ses derniers retranchements, vraisemblablement blessé par un coup qui lui a été infligé à la base du cou, au-dessus de l'épaule, là où les chasseurs savent qu'ils doivent frapper . La cassure derrière l'oreille droite coïncide étrangement avec cet endroit précis et on imagine aisément le point d'impact d'une arme de jet, aujourd'hui disparue . Se sentant perdu, l'animal se redresse dans un dernier élan de fierté prêt à rebondir contre ses agresseurs avant qu'ils ne l'achèvent, grognant sa force et son courage. Ironie du sort, le seul rescapé de ce groupe présumé n'était pas destiné à survivre.

Questions d'archéologues - Réponses de spécialistes
Parmi les perplexités que l'observation du petit sanglier de Rue soulève, figurent la datation de l'objet et son authenticité. Les circonstances de la découverte, fortuite, ne fournissant pas un contexte archéologique clair, il a fallu avoir recours à d'autres méthodes. Les comparaisons stylistiques, par exemple, sont souvent employées pour dater une trouvaille. On peut également soumettre l'objet à des spécialistes de différents domaines et à des analyses spécifiques, pour clarifier et mieux comprendre certains aspects.
Dans le cas précis, l'une de ces interrogations concernait la nature de l'œil conservé que l'on disait être un rubis ou un grenat. Récemment, les expertises de MM. Robert Grauwiller et Eduard Gübelin, gemmologues à Fribourg et à Lucerne, ont reconnu l'inclusion comme étant du verre. Il serait toutefois souhaitable de savoir s'il s'agit de verre ancien.
L'homogénéité de l'objet et la composition de l'alliage représentaient un autre aspect important de la question. Dans un premier temps, on s'est demandé en effet si la statuette avait été fondue en une seule pièce et si le tuyau sous le ventre n'avait pas été ajouté ultérieurement à l'ensemble d'origine. La patine verte qui recouvre localement la surface du bronze, avait interpellé Noé Terrapon, l'un de nos restaurateurs. Ayant remarqué qu'elle se dissolvait à l'acétone, il a pensé qu'il s'agissait peut-être d'un vernis moderne. Enfin, grâce aux observations de M. Pierre-Yves Reymond, bronzier-fondeur à Bulle, on avait cru reconnaître au fond de la gueule de l'animal l'une des épingles qui servaient à maintenir en place l'âme ou le noyau de la statuette. Par la suite, les recherches menées par Mme Andrea de Meuron de l'EMPA de Thoune, ont pu donner une réponse à un certain nombre de ces interrogations et apporter de nouvelles informations (cf. Rapport d'analyses n° 420100).
Tout d'abord, des radiographies ont montré que la statuette a été coulée d'une seule pièce et qu'elle est creuse, à l'exception de la tête, des pattes avant et de l'arrière-train. Les analyses des matériaux ont fourni des indications intéressantes. Le sanglier est composé de cuivre, plomb, étain et zinc (bronze), et l'ancienneté de l'alliage serait corroborée par le pourcentage élevé de plomb (env. 30%).
Cu Pb Sn Zn Al
échantillon A (cuisse postérieure droite) 64,7 28,5 6,5 0,2 <0,001
échantillon B (patte antérieure droite) 60,1 29,1 8,3 0,2 <0,001

Le tube, à base de cuivre et sans trace d'étain ni de plomb, se dissocie du reste et peut être considéré comme postérieur à l'ensemble. La patine verte s'est avérée être une laque, peut-être de protection. Quant à d'éventuels restes du noyau, on a détecté la présence d'une masse calcaire blanche et d'une sorte de tube dans la gueule de l'animal. Aucune relation directe entre le conduit du ventre et celui de la tête n'a pu être établie. Les résidus calcaires pourraient être dus à de l'eau, mais rien ne permet d'affirmer, du point de vue des analyses, que le sanglier a séjourné en milieu humide ni qu'il a été employé comme élément de fontaine, à travers lequel aurait coulé de l'eau.
D'autres méthodes d'investigation pourraient fournir des indications plus précises sur la datation ou sur la fabrication de la statuette, mais elles sont malheureusement destructives.



Pour en savoir plus

Leibundgut 1980: Leibundgut, A., Die römischen Bronzen der Schweiz, III, Westschweiz, Bern und Wallis, Mainz am Rhein, 1980, Nr. 131, 110-111, Tf. 136-138
Bouldoire,J.-L., Vassant, J., Le sanglier, Paris, 1989
Aymard, J., Essai sur les chasses romaines des origines à la fin des Antonins (Cynegetica), Paris, 1951.


Glossaire (propositions)
contexte archéologique: ensemble des circonstances dans lesquelles s'insère une trouvaille archéologique
laraire: autel ou petite chapelle domestique que les Romains réservaient au culte des Lares, esprits protecteurs
Ménade: Bacchante, prêtresse de Bacchus ou femme qui célébrait les fêtes en son honneur
oscillum: disque ou figurine en différents matériaux qu'on suspendait aux arbres ou dans les jardins des maisons, en offrande à Saturne et à Bacchus
sacellum: mot latin désignant une petite enceinte consacrée ou un petit sanctuaire


Résumé
Entré dans les collections du Musée d'Art et d'Histoire de Fribourg il y a tout juste 90 ans, le sanglier de Rue a été récemment présenté dans le cadre de l'œuvre du mois. L'occasion s'offrait de revoir attentivement la statuette, aussi bien du point de vue des interprétations que sous un profil technique. Considéré de facture romaine, le petit bronze reproduit un sanglier aux traits très réalistes, assis, le pelage abondant et épais, la crinière légèrement hérissée, le groin ouvert. Sur sa nuque et son arrière-train se trouvent deux anneaux et un petit tube est inséré dans son ventre. L'état de conservation est dans l'ensemble bon, malgré deux cassures anciennes et la perte d'un œil. Si le sujet est facilement reconnaissable, l'objet est, quant à lui, problématique. La question de son interprétation, intimement liée à l'explication des anneaux et du tuyau, a depuis toujours interpellé les chercheurs. On a cru y voir, tour à tour, une lampe, un poids de balance, une amulette ou un ex-voto, un élément de fontaine, une enseigne militaire. De plus, les circonstances étranges de sa découverte, ont contribué à créer une atmosphère de mystère autour de cette pièce, et on a fini par s'interroger sur l'ancienneté de la statuette, sur son homogénéité et sur la composition de l'alliage. Une très récente campagne d'analyses effectuées à l'EMPA de Thoune a permis d'élucider quelques-uns de ces points obscurs. Par ailleurs, des recherches menées sur différents fronts ont apporté des éléments nouveaux pour la compréhension de l'objet. En particulier, les observations d'un garde-chasse sont à la base d'une interprétation inédite de l'animal, qui permettrait de le rattacher à un probable groupe votif.


Zusammenfassung
Das Wildschwein von Rue gelangte vor fast 90 Jahren in die Sammlung des Kunsthistorischen Museums von Freiburg. Anlässlich seiner Präsentation als «Kunstwerk des Monats» bot sich die Gelegenheit bisherige Deutungen, aber auch die technischen Daten neu zu betrachten. Die mit dem üppigen Fell, der leicht gesträubten Mähne und der geöffneten Schnauze sehr naturalistisch ausgeführte Statuette besteht aus Bronze. Abgesehen von zwei antiken Bruchstellen und dem Verlust einer Glaseinlage für das Auge, ist sein Erhaltungszustand gut. Auf dem Genick und der Kruppe befindet sich je eine Ringöse, im Bauch ein Röhrchen. Die Funktion dieser Elemente bleibt unklar. Die von der Eidgenössischen Materialprüfungs- und Forschungsanstalt (EMPA) in Thun vorgenommenen Analysen beantworten zum Teil die Frage nach den verwendeten Werkstoffen. Nach bisherigen Deutungen diente das Wildschwein als Lampe, als Gewicht einer Waage, als Amulett oder als Votiv. Es könnte aber auch Bestandteil eines Brunnens oder sogar der Aufsatz einer Militärfahne gewesen sein. Wie die archäologische Analyse und Beobachtungen aus der Wildschweinjagd zeigen, gehörte der in Abwehrhaltung dargestellte, verletzte Wildeber wahrscheinlich zu einer mehrteiligen Votivgruppe aus römischer Zeit. Letztlich führten jedoch die unklaren Umstände der Entdeckung dazu, dass Alter, Herkunft und Funktion nicht mehr sicher bestimmt werden können.



La fonte à la cire perdue
"Technique la plus habituelle depuis l'Antiquité de la fonte des métaux pour fabriquer vases et statues.
Le métal le plus couramment employé est le bronze, mais aussi l'or et l'argent. La succession des temps de travail s'effectue de la façon suivante:
Noyau (a): modelage grossier de la statue dans un matériau formé de sable et d'argile, ou potée.
Cire (b): ce noyau est enrobé d'une couche de cire modelée et ciselée suivant la forme définitive souhaitée pour la statue.
Moule (c): la cire est enduite de barbotine pour épouser tous les détails, puis enrobée dans un bloc d'argile qui forme le moule.
Dans ce moule sont réservés ou percés des évents (d) et des canaux de coulée (e) qui permettent: d'abord à la cire chauffée de s'écouler; ensuite de remplir par le métal en fusion tous les espaces ainsi laissés vides.
Fixation: le bloc entier (moule-cire-noyau) est percé de part en part en plusieurs endroits par des broches métalliques (f) qui, lorsque la cire sera fondue, maintiendront en place le noyau dans le moule.
Cuisson du moule: élimination de la cire, fondue à la chaleur, par les égouts d'évacuation.
Coulage du métal en fusion par les différents canaux de coulée agencés à divers endroits du moule pour une répartition régulière du métal.
Démoulage: le moule est brisé. Le noyau aussi, pour éviter ultérieurement l'humidité qui oxyderait le bronze.
Finitions: le bronze brut est repris par l'artisan puis par l'artiste, nettoyé des coulures et souillures indésirables. Les piqûres et manques sont complétés par des clous ou plaques. L'ensemble est ensuite poli et les meilleurs détails ciselés.
La technique de fonte à la cire perdue s'est peu modifiée depuis l'Antiquité. La cire a pu être remplacée par de la gélatine.
Pour les pièces de petites dimensions en métal plein, l'étape de mise en place du noyau est supprimée, le moule étant rempli de cire, ou actuellement d'une autre matière fusible ou combustible comme les résines thermoplastiques et la mousse de polystyrène."
(Girard, J., Dictionnaire critique et raisonné des termes d'art et d'archéologie, Paris, 1997, 187)