Sep 9, 2008

Rue, un résumé de son histoire A. de Stoutz-Ferber


Rue, un résumé de son histoire
Andrée de Stoutz-Ferber


Rue, que l’on pourrait appeler une bourgade mais qui a le titre de ville, est un lieu que son isolement relatif a gardé intact à travers les siècles. Dans une vaste et belle vallée, ses maisons, des deux côtés de l’unique voie carrossable, montent et entourent la pointe de roc qui supporte un très ancien château, ainsi que l’église avec le cimetière en terrasse.

On les aperçoit de très loin; des gens intrigués viennent voir et et de plus en plus, maintenant que les autos ont rendu les excursions faciles. Ils découvrent ce coin de pays privilégié et certains demandent quelle est son histoire.

L’éloignement des lignes de chemin de fer l’a laissé ce qu’il a toujours été : agricole avant tout, rien n’a troublé sa paix ni son air pur. Et cependant, si l’on remonte dans le lointain passé, on découvre que, là, on s’est cruellement battu.

Cette position admirable, ce rocher qui termine en éperon un plateau étendu, ont fait de Rue un poste d’observation qui, dans les anciennes guerres, remplaçait les avions de repérage. « Rue et les Clées en Vaud » qui étaient déjà le souci du Comte Pierre de Savoie au XIIIe siècle, sont paraît-il encore des points stratégiques qu’il faut tenir. Aussi l’origine de la petite forteresse qui domine la contrée se perd-elle dans la nuit des temps. Sans doute y a-t-il eu, avant même le château, une tour de guet, semblable à la tour de Gourze.

La première mention qui est faite de ce lieu dans les vieilles archives est datée de 1155, mais il ne s’agissait pas d’un début, le château était alors construit, la seigneurie en pleine action. Le document dont il s’agit était un accord, conclu « près du château de Rue, dans la maison du métral Pierre », située ellle aussi dans le « Castrum ».

Au XIIIe siècle, Rue n’avait pas encore d’église, on allait jusqu’à celle de Promasens et l’on portait à baptiser les nouveaux-nés « dont beaucoup périrent en hiver par le froid » dit une vieille chronique.

Rodolphe était alors seigneur de Rue et vassal du comte de Genevois auquel il rendait hommage. On ignore l’origine de cette dépendance, évidemment très ancienne et qui amena bien des malheurs à Rue, car le comte de Genevois et son cousin Pierre de Savoie, surnommé le petit Charlemagne, ne s’aimaient pas et se firent la guerre. Pierre de Savoie possédait déjà Moudon et Romont, il voulut avoir Rue qui se défendit et la lutte, le siège, furent très durs. Les Savoyards, vainqueurs, détruisirent partiellement l’enceinte fortifiée, avec interdiction de reconstruire pendant quinze ans.

Mais on était d’humeur batailleuse, en ce temps-là et il ne semble pas que l’on ait beaucoup tenu compte du traité. De sorte que le château fut vite réparé et fortifié à nouveau…naturellement un autre siège s’ensuivit et de nouvelles démolitions.

De malheur en malheur, les seigneurs de Rue durent se soumettre aux gens de Savoie, le comte de Genève céda ses droits à son cousin.

Dès qu’il fut assuré d’avoir ce domaine, Pierre de Savoie fit relever encore une fois les défenses du château. Cela se lit dans de bien vieux parchemins et l’archéologie prouve que cela fut fait. M. Antoine de Saussure, architecte, en étudiant le détail des remparts, a observé que la base de la tourelle proche de l’église, au coin du cimetière, date du XIIe siècle, tandis que le haut est plus récent. Il y a peu, dans toute la Suisse, d’exemples aussi anciens d’architecture défensive.

La maison de Savoie gouverna Rue pendant trois siècles. Durant les guerres avec la Bourgogne, Jacques de Savoie était comte de Romont et de Rue, il fit alliance avec Charles le Téméraire et l’on se battit à Rue entre Suisses, Bourguignons et Savoyards. Lorsque les Bernois envahirent le canton de Vaud, en 1536, avec leurs alliés Fribourgeois, la part qui revint aux Fribourgeois fut Romont et Rue qui firent dès lors partie de cette république.

A ce moment le château était en piteux état et, de 1619 à 1621 le bailli Rudolf de Reynold entreprit la restauration et la modernisation du château, qui devint le lieu d’habitation des baillis. Pendant trois siècles presque toutes les anciennes familles de Fribourg ont fourni des titulaires pour de tels postes ; ils administraient le district, élevaient leurs enfants, s’occupaient d’agriculture ; les guerres n’atteignaient plus cet endroit écarté où rien d’extraordinaire ne semblait survenir, sauf un procès de sorcellerie dont on parle encore. La sorcière fut brûlée, peut être sans grande raison.

Le régime ayant peu changé, les préfets remplacèrent les baillis. En 1848, l’Etat vendit le château qui passa aux mains de plusieurs propriétaires successifs, lesquels négligèrent l’entretien et il était presque délabré lorsqu’en 1873, M. et Mme Ferber de Lyon, qui aimaient le pays où ils comptaient des mais et des parents, achetèrent l’antique forteresse. Pendant 45 années Mme Ferber travailla à la rénover en lui conservant scrupuleusement son caractère. Cette tâche a été continuée par ses descendants, actuellement la famille de Stoutz et alliés, laquelle, étant extrêmement attachée à ces lieux, à ces pierres témoins d’une si longue histoire, à cet ensemble rare que forme la petite ville, l’église et le château, ne cesse pas, avec l’aide de la Commission des Monuments Historiques, de maintenir et de préserver les constructions et remparts contre les attaques du temps.

Pour faire suite à ce résumé d’histoire, nous voulons expliquer quel intérêt présente ce château, moins important aujourd’hui que d’autres en Suisse.

Sa situation à l’écart des chemins l’a préservé, il s’est gardé lui-même, c’est un document. En cherchant bien, parmi l’herbe et les pierres, on trouve tous les détails, tous les restes de ce qui était la vie à la fois guerrière et familiale, rustique, noble et dure du Moyen Age.

Au temps des sires de Rue, on vivait aussi dans ce que l’on appelle les caves. Celle qui est sous le donjon était réservée aux cachots. Il y en a cinq, voûtées en plein cintre, creusées dans le rocher même, dans la molasse plus facile à forer que d’autres pierres, on y voit toujours l’ancienne cuisine avec son vaste foyer, ses deux fours à pain; la salle d’armes avec sa cheminée fruste. Elles sont à peine éclairées par d’étroites fenêtres ou meurtrières. La petite porte ouvrant sur la campagne donne peu de passage, à sa droite et à sa gauche il y a dans le mur des entailles faites pour la renforcer de l’intérieur avec des barres de fer ou des poutrelles.

Au Moyen Age, au Xe et XIe siècle, on avait peu de meubles, on s’asseyait souvent sur le sol, sur la pierre lorsqu’elle nétait pas en terre battue, et pour cela on remplaçait des nattes ou des tapis très rares par la « jonchée », c’est-à-dire des branches vertes, des roseaux ou de la paille, suivant ce que produisait le pays.

Par-dessus les salles de pierre où l’on pouvait se barricader et se défendre, on construisait des habitations en bois pour vivre à l’air et au soleil. Si l’ennemi arrivait, donnait l’assaut, lançait des torches enflammées, eh bien ! on laissait brûler, on s’entassait dessous.

Haut perché sur le rocher, le château, de trois côtés, ne risquait rien, son point vulnérable était au nord, à l’arrivée par le plateau, aussi la défense y était forte. Fossé, bâtiments avancés, pont-levis, corps de garde, herse, machicoulis. Tout cela est encore visible. En cas de guerre, ceux qui habitaient hors du château s’y réfugiaient avec leur bétail, leurs provisions. Il y avait un puits profond, assez d’eau claire; les remparts, les tours les protégeaient. Mais si l’ennemi réussissait à faire brèche et envahissait la cour, le dernier refuge était le donjon, la tour carrée qui, autrefois, avait pour toit une plate-forme d’où les guetteurs surveillaient la vallée. La porte d’entrée était au premier étage, on y montait à l’aide d’une échelle que l’on tirait ensuite par-dedans, et on s’enfermait. Combien de temps?...ce ne devait pas être long car le puits était dehors, dans la cour où il est toujours et, avec des gens nombreux, sans eau, que faire !

Plus tard, durant la période tranquille des baillis, on ne vivait plus dans les caves mais dans le corps de logis qui les surmonte, lequel est resté la demeure. La disposition des pièces n’a pas changé, on y voit encore comme à Chillon, mais en modèle réduit, la grande salle de conseil, d’apparat, sur laquelle ouvre la « camera domini », la chambre du seigneur, aujourd’hui une bibliothèque. La salle est devenue salon ; la grande cheminée blanche qui s’y dresse n’est pas celle d’autrefois, simple hotte de molasse grise que M. et mme Ferber avaient trouvé en ruine. Elle a été refaite, en pierre de France, par des ouvriers venus de Touraine, de même que les boiseries, loquets de porte, parquets. Les plafonds, sont ceux de jadis, ainsi que deux poutres portant le nom et l’armoirie d’un bailli de Reynold et du bailli Peter Lauters. Le mobilier tout entier a été apporté peu à peu, depuis 90 ans, par les propriétaires ; il est ancien, surtout du XVIIe siècle, mais il ne s’y trouve aucun souvenir historique.

On s’est efforcé d’installer sans dommage pour l’aspect médiéval, les facilités modernes, eau, électricité, etc. Le vieux château s’est adapté au cours des siècles à bien des transformations : il continue. Après avoir connu les arbalètes, les flèches, les arquebuses, les lances, les bombardes, il a vu les tout premiers essais d’aviation, car le fils de M. et Mme Ferber, capitaine dans l’armée française, persuadé dès 1897 que le vol aérien était devenu possible à l’homme, a pratiqué à Rue quelques-unes de ses expériences de début. Il a d’abord lancé d’une fenêtre élevée, sur la place de l’église, un modèle de planeur pour en essayer la stabilisation. Puis il a tenté lui-même de quitter le sol dans un grand appareil en se faisant tirer par un cheval, qui remplaçait le moteur à pétrole non encore inventé le long du pré nommé la Cheneveirettaz devant l’arrivée du château. Il réalisa 9 modèles d’aéroplanes et ses essais furent interrompus par sa mort prématurée, au cours d’un meeting d’aviation à Boulogne sur Mer en 1909. On réserve maintenant le pré de la Cheneveirettaz au parking des voitures.

L’habitation proprement dite n’est généralement pas ouverte au public, toutes les pièces étant utilisées pour la vie en commun d’une famille nombreuse.